Le Mutisme de Doto Kuassi & Orémi : Une exposition pour se dire à hauteur de silences

Le Mutisme de Doto Kuassi & Orémi : Une exposition pour se dire à hauteur de silences

Comme une marche-rite qui mène vers un sanctuaire de piété, quelques bruits de pas curieux, se dirigent indiscrètement vers une salle fermée. Des escaliers rappellent la nécessité de faire halte. Devant le rassemblement, un corps de femme : regard questionneur. On comprend qu’il s’agit de l’hôte : nul n’entre chez « soi » s’il n’est convenablement accueilli par le propriétaire. Et bien qu’il s’agisse d’une maxime tirée par le bout des cheveux, la directrice de chez Le Centre va y donner sens. D’abord parce qu’elle aborde son public de circonstance avec des salutations inclusives. Ensuite parce qu’elle fait bien attention de parler fraternellement, amicalement. Et enfin parce qu’elle invite à visiter les lieux librement, patiemment, passionnément. Pourtant pour elle, pas besoin de discours dithyrambiques pour introduire. Encore moins pour circoncire les possibilités de perception. Et surtout pas pour définir les trajectoires du regard à se faire, à propos de l’exposition pour laquelle nous sommes là. Juste une invite à se risquer à l’intérieur, à se confronter aux œuvres des deux artistes Doto Kuassi & Orémi qui étaient également en face de nous sans mots dire. Comme pour suggérer la thématique de leur exposition ? Quoi qu’il en soit ; l’hôte nous ouvre la porte pour le vernissage de  » Le Mutisme « , et ainsi commence la découverte !

Affiche Le Mutisme

© Affiche Le Mutisme/Le Centre

Le mutisme selon Doto Kuassi : le symbolisme de l’irréel dans la réalité

L’étonnement est là, comme tribut au désir de troubler ce sanctuaire dit de mutismes, mais où tant d’œuvres parlent aussi fortement que le sens qu’elles (col)portent. Oui, on s’étonne d’emblée. Pourtant devrait-on ? N’étions-nous pas déjà venus ici comme si nous allions à un rituel consenti ? Pourquoi s’étonner qu’après les civilités, dès l’entrée, des nattes nous soient offertes ? Et puisque la marche jusqu’ici est rite, n’est-ce pas qu’il s’avère nécessaire que le rituel qui commence, suggère offrandes, pratiques sacrées, significations symboliques ?

Doto Kuassi, semble en tout cas, avoir bien intégré les codes qui lui incombent en tant que narrateur subversif d’un récit presque initiatique. En nous conviant donc à « la traversée du mutisme », Doto Kuassi nous prévient du rôle cathartique de cette exposition. Autrement dit, il nous invite à questionner nos certitudes sur la nécessité ou non de se taire. Il nous invite également à remettre en cause notre rapport à ce qui nous paraît être, dans la conscience collective, acte de tranquillité : le silence face aux dogmes, le silence face aux coutumes, le silence face aux traditions, le silence face aux mythes, le silence face aux réalités inexplicables. Ainsi, comment adjurer le silence, le sortir de son apparat obligataire d’intimité pour lui porter les habits de l’exultation partagée ?

© Doto Kuassi - Exposition Le Mutisme

© Doto Kuassi/Exposition Le Mutisme

Et  son appel à s’exorciser de nos multiples silences, sous le prisme des traditions, comme des éléments intégrants de nos cultures (par legs ou par adoption), se poursuit à travers l’installation « Tchigan trois singes by Doto ».

A mi-chemin entre conscient et inconscient, l’œuvre de Doto Kuassi nous pousse dans un retranchement pourvu de matérialisation palpable de la mort (de soi par le silence ou du silence à travers soi), nous amène vers un voyage irréel, qui tout de même, entre en résonance avec la réalité ambiante.

Et là encore l’étonnement ! Notamment par rapport à cette rencontre (confrontation ?) d’un symbole d’origine asiatique et d’un symbole d’adoption africaine. Comme pour signifier que le monde serait devenu un dialogue des liens, des sagesses, des atouts, des atours, ou peut-être : une lutte inavouée de l’un contre l’autre ?

En cela, il est à se demander si « Tchigan trois singes by Doto » se veut être une réadaptation, une mise en abîme des singes de la sagesse ou plus subtilement, une mise en exergue des limites de son impact ; dans une société en proie aux apparences, aux éclats, mais aussi porté vers l’insaisissable, l’invisible ?

© Tchigan trois singes by Doto - Exposition Le Mutisme

© Tchigan trois singes by Doto/Exposition Le Mutisme

Ce qui contribue à nous montrer la pluralité insoupçonnée de ce que peut représenter pour chacun, ce paysage intérieur du silence extériorisé. C’est dire que par l’abstrait Doto Kuassi nous fait toucher un pan de réalité. De l’assemblage de nattes aux collages en passant par la peinture pour finir sur l’installation, il crée une superposition de matières qui deviennent complémentaires, une rencontre de médiums qui se prolongent.

Le choix des matières par Doto, ancrent ses travaux dans un univers inhabituel qui laisse entendre qu’il ne s’agit pas du silence généralisé mais d’un silence en particulier, un silence parmi d’autres mais qu’on imagine plus important que les autres.

Au final, ce que Doto essaie de nous dire, nul autre que lui ne peut le taire. Car le silence qu’il indexe est un silence qui nous parle de nous, que seul peut-être ses œuvres tentent de restituer.

Le mutisme selon Orémi : la violence comme résurgence de vérités tues

A mesure qu’on progresse dans cette exposition, on prend conscience à quel point le silence est un espace privilégié où tout peut surgir, y compris les actes les plus inconvenants.

Ainsi dans sa poignante série « La Violence », Orémi invoque le silence pour surmonter le mal-être, la maltraitance, la solitude, de gens sans personne, sans repères, sans boussole, ou obligés de se soumettre, de subir, ou carrément victimes de l’insensibilité comme de l’animosité humaine. Ici le silence est accusateur. Le silence est interpellant. Le silence est interpellation. Comme si l’artiste nous déclarait combien il voudrait nous mettre à nu devant l’inacceptable, nous faire nous rendre compte à quel point nos silences sont coupables, sont gonflés de lâcheté et d’irrespect envers nous-mêmes, envers la vie, envers la femme, envers l’enfance, envers le monde. Nous forcer à prendre connaissance et conscience de ce que nous cautionnons, à force de nous taire pour regarder faire.

Orémi en pleine présentation de sa création - Exposition Le Mutisme

© Orémi en pleine présentation de sa création/Exposition Le Mutisme

Ainsi, ses deux œuvres « La Violence I & La Violence II », nommées par numérotation continue, indiquent le lien étroit entre les drames qui nous entourent : le mutisme consentant.

Œuvres engagées et engageantes destinées à susciter chez nous empathie, désir de transformation, réflexe d’agissement, c’est d’événements du quotidien que part cette série qui apparaît comme un cri, comme un geste de refus, une dénonciation de la situation des enfants dits placés (vidomingon, en fon) et des femmes battues au sein de leur foyer.

La Violence II de Orémi/Exposition Le Mutisme

© La Violence II de Orémi/Exposition Le Mutisme

Il en résulte des couleurs vives sur des toiles effectuées avec de l’acrylique, des pigments, de la peinture à huile et un marqueur permanent. Se servant du rouge comme couleur d’accentuation de la problématique de ses œuvres, Orémi semble également s’en servir pour transcrire à la fois le saillant de sa colère profonde, mais aussi et certainement l’importance de son propos ou le danger que cela représente d’être muet devant autant de forfaitures. L’avertissement est là, suggérant la honte qui devrait nous frapper (qui qu’on soit) et qui est ici pointée du pinceau, par Orémi clairement révolté devant la complaisance collective et l’injustice légalisée.

Par contre, à aucun moment, le sujet ne prend le dessus sur l’esthétique créative. En effet, malgré le pragmatisme de sa démarche, Orémi nous emporte dans un monde énigmatique où s’opère l’absolue fusion entre des traits, des formes, des détails aux allures indéchiffrables s’entremêlant cependant à des objets fréquents, ordinaires (sac au dos, massue, marchandises, etc.). Ainsi, la quête de réalisme n’est pas une échappatoire pour Orémi. En dehors de la sensibilité affective, est convoquée la sensibilité sensorielle, qui tend à nous pousser à la contemplation. Il saisit donc, par la subtilité de sa technique d’où s’aperçoit l’audace de l’exécution, entre dessins complexes, représentations métaphoriques, figures éphémères, références irrationnelles, intensités, contrastes, etc.

L’expressivité de ses œuvres, réside dans les sentiments alambiqués qui se dégagent de son travail, mais aussi des valeurs stylistiques qui engendrent à la fois la possible espérance et le désenchantement.

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Le mutisme selon Doto & Orémi : la complémentarité comme appel à réflexion

Thème commun aux trois parties qui constituent cette exposition, le mutisme, traité sous différents angles par les deux artistes Doto Kuassi & Orémi ; entretient un lien étroit dans la dernière étape.

Ago combien tu me dois ? - Exposition Le Mutisme

© Agò tu me dois combien ?/Exposition Le Mutisme

« Agò tu me dois combien ? » et « BP 229 informel » rassemblent le savoir-faire de Doto Kuassi et Orémi respectivement autour d’une installation et d’une sculpture. A l’instar de leurs oeuvres individuelles, ils sont préoccupés par ce qui pollue nos esprits, nos paysages réels et mentaux ; mais autour desquels nous continuons d’entretenir tant d’illusions, qui  fragilisent à la fois le tissu économique (de nos pays comme de nos populations), social, et psychologique.

Avec l’installation composée d’enveloppes suspendues en lévitation, évoquant nos travers dépensiers autour des défunts, Doto Kuassi et Orémi semblent nous questionner sur la déconsidération de la vie, sur la confusion de nos pensées, le trop plein de semblant (d’informations aussi ?) et la vacuité, parfois, de celles-ci.

Pendant qu’avec le panneau de signalisation à fléchettes indiquant lieux ou activités reliés à l’informel, ils portent un regard attentif sur notre acte d’autodestruction par désinvolture,  par insouciance, par obstination, par manque de prévision, par refus de projection à longs termes, par déresponsabilisation, par mésestime de notre valeur vis-à-vis de nous-mêmes.

Orémi en pleine présentation de sa création - Exposition Le Mutisme

© BP 229 informel /Exposition Le Mutisme

C’est dire que dans leur globalité, les oeuvres (individuelles comme collectives) des deux plasticiens ne cessent de s’insurger, de lutter, de penser, d’interroger, de s’interroger, d’indexer, d’avertir, de prévenir, de mettre en forme des idées insurrectionnelles, de soulever des problémtiques qui méritent d’être reconsidérées, de susciter l’envie de se dire pleinement, de se dire librement tout en étant en osmose avec l’essentiel ou le plus que primordial : soi-même.

 

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