Koffi Dossou – L’alchimiste Des Couleurs

Koffi Dossou – L’alchimiste Des Couleurs

Actualités 19 février 2019 Par Djamile MAMA GAO No comment

Né d’une mère nigérienne et d’un père bénino-togolais, Koffi Dossou est un artiste plasticien qui vit en Italie où il a fait l’école des beaux-arts. Influencé par plusieurs cultures, il se forge une démarche artistique atypique, métissée et accorde une importance capitale à la culture africaine dans ses créations. La singularité de son art se traduit par la nuance des couleurs qui se laisse facilement comprendre par toutes les couches qu’il utilise dans ses œuvres pour dépeindre les particularités des sociétés qu’il côtoie, connait, et adopte. Egalement graphiste, web designer et enseignant de communication visuelle, Koffi Dossou utilise les techniques numériques et graphiques pour nourrir ses œuvres artistiques. Après quarante ans d’exposition artistique en Europe et autres pays d’Afrique, Koffi Dossou fait sa première au Bénin. La médiathèque de la diaspora de Cotonou accueille donc du 08 au 28 février prochain, ‘’ Métamorphoses ’’. Et dans cette interview, l’artiste nous parle de lui, de ses convictions, de son parcours et de ses techniques de création.

 

ATILEB’ARTS : « Métamorphoses », c’est le titre de votre exposition, comme pour dire que votre style a peut-être changé ou que la perception sur vos œuvres a évolué. Qu’est-ce qui motive le choix de ce titre pour votre exposition ?

KOFFI DOSSOU : Le choix de ce titre vient d’un fait. Arrivé à un certain moment de ma vie, après 40 ans et plus d’activité artistique, j’ai décidé de faire un bilan de ce que je suis devenu en tant qu’artiste, de feuilleter à nouveau les instants vécus, des styles explorés, de revisiter tout ce que j’ai pu vivre, être, découvrir, expérimenté jusqu’aujourd’hui. Autrement dit, reproduire artistiquement ce parcours créatif qui est le mien.  De sorte à faire germer un nouveau moi, capable de rendre compte d’une nouveauté authentique.

Koffi Dossou - Métamorphoses

Exposition Métamorphoses

 

ATILEB’ARTS : Quand on regarde vos œuvres, plusieurs spécificités marquent notre attention. C’est le caractère à la fois décoratif, très figuratif, très coloré, mais aussi symbolique. Et tout ça, comme vous le dîtes, s’est nourri en 40 ans  et plus. Comment se projette maintenant après 40 ans ?  

KOFFI DOSSOU : Après 40 ans, je veux passer à un autre stade. Aller vers la matière même de mes recherches. C’est-à-dire créer un autre style capable de rallier tout ce que j’ai appris en une unité créative. Et c’est ce qu’on perçoit déjà avec l’exploration que j’ai entamé sur les plats exposés dans « Métamorphoses ». C’est issu de la recherche que j’ai faite sur les céramiques italiennes et sur la démarche de création des potières de Sè. Je suis donc arrivé à créer une sorte d’équilibre, au point de pouvoir mettre en valeur les objets africains, à travers le langage universel des techniques enseignés au-delà de l’Afrique.

 

ATILEB’ARTS : Justement quand on va dans le sens de ces plats, on constate qu’il y a chez vous, un lien ou une double réappropriation des cultures d’origine et de la culture que vous avez vue ou vécue ailleurs. Comment ce lien nourrit votre travail ? Et étant de plusieurs origines, étant influencé par plusieurs cultures, qu’apporte par exemple votre héritage nigérien, béninois et togolais dans votre création qui, elle, s’est développée en Italie ? 

KOFFI DOSSOU : Ce lien me permet de créer quelque chose de multiculturel. C’est important pour toucher à la fois, plusieurs sensibilités pourtant différentes, pour donner une dimension universelle à mes œuvres et, pour créer un dialogue des origines. Dialogue en moi-même, mais aussi avec les autres entre eux, ou entre nous. Cela me permet aussi de techniquement enrichir ce que j’ai appris à l’Académie des Beaux-Arts, notamment par rapport à la composition de mes toiles, par rapport au sens de la vision, par rapport au sens de la division des espaces, par rapport au fait de créer des zones d’intérêt typiques et par rapport au choix des nuances de couleurs, à leur poids ou à la gestion de leurs fréquences. Aujourd’hui, je me retrouve à un niveau assez avancé de mes techniques, de tout ce que j’ai pu apprendre et j’ai voulu transposer ces atouts-là directement dans l’héritage africain que je redécouvre de plus en plus.

 

ATILEB’ARTS : On sent la présence prégnante et permanente de la femme dans vos œuvres. Quelle est la signification qu’elle endosse dans votre travail ?

Oeuvre Koffi Dossou

KOFFI DOSSOU : La femme, c’est le début et la fin. La femme, c’est le commencement et l’aboutissement du monde et des Hommes. C’est elle qui donne vie, et qui donne l’éducation. Elle est tout pour nous. Elle nous amène même jusqu’à notre tombe d’autant plus que, dans nos traditions, ce sont les femmes qui lavent les corps après le décès. C’est-à-dire que du début jusqu’à la fin, elle nous suit sans jamais se rendre, sans jamais abandonner.

C’est cette omniprésence-là que je tente de restituer dans mes œuvres. C’est cette résilience, cette détermination, cet apport symbolique et grandiose de la femme dans notre existence que j’essaie de défendre, de montrer, de valoriser, et de glorifier.

 

« Je veux faire saisir le sens intrinsèque du Vodoun, c’est-à-dire la force vitale, la valeur profonde même du Vodoun »

 

ATILEB’ARTS : En dehors de la femme, on perçoit clairement, des traces de symboles se rapportant à la spiritualité Vodoun. En quoi le Vodoun inspire donc votre création ?

KOFFI DOSSOU : C’est notre culture. On a tendance à penser que nous sommes suffisamment européanisés pour ne plus nous y intéresser. Ce qui est faux. Nous avons aussi tendance à laisser les autres nous dicter comment on devrait regarder ce qui est à nous, au point de penser que c’est mal de respecter, de penser, de célébrer le Vodoun. Ce qui est la preuve que nous sommes complexés vis-à-vis de nous-mêmes. Parce qu’en réalité, on n’a rien à envier aux autres cultures. Au contraire, je les soupçonne de nous envier, de vouloir nous détourner de ça pour mieux s’en accaparer. Alors moi je le célèbre pour que nous puissions garder ce lien important avec notre identité.

Je le fais astucieusement pour que tout ce qui est de notre culture, tout ce qui nous appartient, revienne à nous, à notre propre insu. Comme ça les luttes intérieures liées aux mensonges qu’on nous raconte ne prendront pas le dessus sur l’essentiel.

Chaque peuple a sa culture et le Vodoun fait partie de nous. Alors, dans ma création, sa présence me permet d’apercevoir la dimension ésotérique de ce que je conçois. Le Vodoun me permet de chercher le sens second des choses que j’essaie de lier sur mes œuvres. Et chaque fois que je m’en inspire, c’est parce que je veux faire saisir le sens intrinsèque du Vodoun, c’est-à-dire la force vitale, la valeur profonde même du Vodoun.  Je veux aussi contribuer à corriger la perception négative qui a été inventée autour du Vodoun pour faire ressortir la force que ça dégage, l’énergie (que je représente souvent par des points blancs) qui nous fait bouger, ou les rythmes nous font mouvoir, ou le sens qui nous fait voir autrement la vie.

 

ATILEB’ARTS : A regarder de près les tableaux de cette exposition  » Métamorphoses « , on constate une constance : c’est  la gouache acrylique sur toile qui a servi à les concevoir. A quoi répond cette focalisation alors que nous savons que vous utilisez d’autres matières ? Quel plus apporte cette matière en particulier dans la qualité de restitution de vos œuvres ?

Oeuvre Koffi Dossou

KOFFI DOSSOU : Elle sèche vite et je préfère cela parce que je travaille souvent dans des environnements assez hostiles. Donc je dois avoir la possibilité de travailler très rapidement pour que mes œuvres ne perdent pas leur fraicheur, leur lucidité, leur brillance. En travaillant avec la gouache, j’ai la possibilité de travailler par exemple sur quatre, cinq tableaux en même temps. Pour moi, c’est important parce que j’ai ma profession de graphiste qui m’empêche d’avoir le temps. Donc je travaille surtout la nuit avec des lumières assez particulières.

 

ATILEB’ARTS : A ce propos, pour quelqu’un comme vous qui a du parcours, de l’expérience et qui multiplie les travaux, est-ce qu’il y a une sorte de rituel particulier qui vous permet de vous mettre en selle quand il s’agit de créer ?

 KOFFI DOSSOU : Il y a deux choses. J’écoute de la musique Jazz ou de la musique Sahélienne. Ça me rappelle les couleurs de mon enfance. J’aime aussi écouter la musique béninoise notamment celle qui se rapport au « Agbadja » (rythme et danse traditionnel pratiqués essentiellement au Sud du Bénin, ndlr). Si vous voyez bien, il y a des constances dans mes tableaux, ce sont les points blanc, jaune et orange. Ces points expriment en réalité la musicalité du moment où je suis en train de peindre.

 

ATILEB’ARTS : Que représente pour vous, cette présence de masques dans plusieurs de vos œuvres ?

KOFFI DOSSOU : C’est très important parce que tout d’abord, j’aime beaucoup les masques. J’ai travaillé un peu sur la sculpture au début quand je faisais l’Académie des Beaux-Arts et donc j’ai gardé en moi cette envie de reproduire des masques. Mais en plus, il y a que j’analyse beaucoup le comportement des êtres humains. Et j’ai fini par admettre que nous avons tous un masque que nous portons, face aux choses de la vie. Ce qu’on est réellement et ce qu’on veut faire voir aux gens ; n’est pas forcément ce qu’on reflète. Ça m’a toujours frappé et je cherche toujours à comprendre ce qu’il y a derrière ce masque que nous portons. Chaque fois que je peins un masque, j’ai cette pensée, cette sorte de vision de la personne qui se trouve derrière le masque. Et c’est pour cela que j’y tiens.

 

Oeuvre Koffi Dossou

              

ATILEB’ARTS : Vos tableaux ont cet avantage de porter un langage capable d’être compris par toutes les couches de la société. Est-ce que la cible à atteindre est une préoccupation fondamentale pour vous, lorsque vous travaillez ?

 KOFFI DOSSOU : Je suis enseignant de communication visuelle et de marketing visuel, donc je sais ce que les gens peuvent comprendre facilement. Alors je sais que peindre pour que tout le monde s’y retrouve. Mais je ne crois pas que j’en fais une préoccupation fondamentale. J’ai conscience de peindre de sorte à rendre mon langage accessible à presque tout le monde mais la compréhension c’est aussi une question de culture ou de culture personnelle. Et puisque moi-même, j’aime les choses simples, et surtout que j’aime les choses dites et non cachées ; je peins aussi en fonction de cela. Ce sont mes émotions que j’ouvre aux gens quand je peins, alors tout ce que je pense le plus simplement possible, je le laisse voir dans mes œuvres.

 

ATILEB’ARTS : Pour finir, sortons du cadre de votre création, et dîtes-nous : qu’aimez-vous manger quand vous rentrez au Bénin ?

KOFFI DOSSOU : (Sourire) Quand je rentre, je téléphone à ma tante, elle sait que j’arrive et que je dois bien manger. La première des choses est une bonne sauce de « Gboman » avec la pâte de maïs, ensuite le « Adémin », le poisson de Grand-Popo, puis les fruits. J’aime la mangue et l’ananas. J’aime beaucoup le gari aussi.

 

Réalisée par Djamile MAMA GAO & Akouavi AMADIDJE

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